Archives mensuelles : avril 2014
Chercheurs de vie
« Chèche lavi » (chercher la vie) : en résumant en deux seuls mots la périphrase « chercher les moyens de gagner sa vie », le créole haïtien pourrait laisser entendre que la vie n’est pas donnée d’avance, voire qu’il faudrait la chercher, comme on partirait en quête d’un objet perdu ou d’un trésor enfoui. De fait, Franckel Sifranc et ses compagnons musiciens de Boulpik, sont des chercheurs de vie. Aucun fait extraordinaire ne marque leur parcours, en cela semblable à celui de millions d’Haïtiens, si ce n’est que leurs atouts sont musicaux.
L’histoire de Franckel commence dans la Grand Anse, la province la plus isolée du pays, à l’extrême Ouest de la République d’Haïti, il y a une cinquantaine d’années. De son enfance, dans le village côtier de Dame-Marie, Franckel garde le souvenir de l’ambiance des « ti djaz » qui égayaient les soirées provinciales. Formations acoustiques désignées de la sorte par opposition aux « gwo djaz », auréolés du prestige de l’instrumentation moderne et de l’amplification, les « ti djaz », menés par des musiciens amateurs, se distinguent par une instrumentation rudimentaire, souvent de fabrication locale : une guitare « Matamò » à six cordes, dont le nom rappelle l’influence notable du Trio Matamoros sur le genre, ou bien un trè (guitare à trois cordes, parfois doublées, elle-même d’origine cubaine) ou encore un banjo ; une contrebasse à trois cordes ou bien un maniboula (idiophone à lamelles pincées, copiée de la marímbula cubaine) ; et pour percussion, un tambour, des maracas et autres racloir ou kaskayèt (claves), qui accompagnent le chœur des musiciens répondant au chanteur principal.
Mais à cette époque, entouré de sa famille de cultivateurs, Franckel était loin de se douter que c’est avec ces outils-là qu’il aurait à « chercher la vie ».
Pourtant, quelques années plus tard, poussé comme des milliers d’autres provinciaux par l’exode rural qui gonfle Port-au-Prince (passée de 500 000 à quasiment 3 millions d’habitants durant les cinquante dernières années), Franckel débarque dans la capitale à l’âge de 14 ans, à la fin des années 70, appelé par un frère aîné qui l’avait précédé dans cet exil. Etabli dans le quartier populaire de Delmas 4, dans le bas de la ville, il commence à gagner sa vie comme garçon de cour, pour la somme de 35 gourdes par mois (environ 7 USD). Il découvre la capitale et les troubadours qui animent ses nuits et divertissent les touristes, encore nombreux à cette époque. Peu à peu, il trouve sa place dans le cortège de « Ti Okap » dont le leader n’a laissé dans les mémoires que son surnom et le souvenir de ses succès musicaux dans différents hôtels de la capitale. C’est à ses côtés que Franckel apprendra l’art de chanter et de manier maracas et kaskayèt.
En 1980, il décide de constituer sa propre formation, « Frère Desjeunes », avec laquelle il joue pendant plus de vingt-quatre ans, entrecoupés toutefois par le départ de certains musiciens et les moult soubresauts socio-politiques qui affectent le pays. En 2004, il tente à nouveau sa chance en refondant le groupe sous le nom de « Boulpik » avec cinq musiciens plus jeunes, qu’il juge plus talentueux et plus motivés que leurs prédécesseurs.
Ces trente-quatre années de service font sans aucun doute de Franckel Sifranc un des troubadours les plus anciens de Port-au-Prince : « Je suis le père, ou plutôt le grand père, de tous les groupes troubadours de la capitale. Celui qui affirme ne pas me connaître ne peut être qu’un menteur. Tant de musiciens sont passés dans les rangs de Frère Desjeunes et de Boulpik, et j’ai collaboré avec tellement d’autres. »
Mais depuis ses débuts, les conditions de vie en Haïti ont changé de sorte que les revenus complémentaires qu’apportait la musique à ces musiciens amateurs sont devenus leurs seules ressources pour subvenir à l’ensemble de leurs besoins et à ceux de leur famille. Contrairement à tant d’autres, les musiciens de Boulpik n’ont pas succombé à la tentation de l’exil, du grand voyage vers l’étranger qui séduit souvent les chercheurs de vie, comme le rappelle la chanson « Si lavi te fasil ». Ils continuent de croire en leur bonne étoile, sans défaitisme ni apitoiement, avec une touchante simplicité et une volonté acharnée de faire le pari de la joie et de la bonne humeur.
« Nou gen yon talan
Pou nou devlope
Se twoubadou Bondye ba nou (…)
Annou chante lanmou
Annou chante lajwa
Annou chante lavi »
« Nous avons un talent à développer. C’est le Bon Dieu qui a fait de nous des troubadours. Chantons l’amour, chantons la joie, chantons la vie ».