Thurgot Théodat / Badji

Thurgot-Roberto-Stephenson-

Né à Port-au-Prince, Thurgot Théodat a découvert le jazz en arrivant à Paris, rapidement fasciné par les musiciens noirs-américains de free jazz, par la puissance inouïe de leur musique, la liberté qui imprègne leurs improvisations et la détermination de leur discours politique. A l’Université, il rencontre Francis Bebey, saxophoniste, qui lui conseille de se mettre à cet instrument : à 23 ans, il achète son premier saxophone, et se lance dans un apprentissage autodidacte, influencé par Braxton, Tayler, Coltrane, Shepp. Deux ans plus tard, il joue avec les frères Belghoul avant d’être remplacé par Charles Tayler (ex-sax de Cecil Taylor) au moment où il décide de revenir vivre à Port-au-Prince.

A cette époque, Haïti vit une double effervescence, politique et culturelle. Les changements politiques précédant la chute de Jean-Claude Duvalier s’accompagnent d’un nouveau mouvement musical, dit « racine », qui prône la revalorisation de la culture paysanne et du vodou. Les groupes de musique mettent en scène les rythmes vodou en les associant parfois à des consonances modernes : rock, reggae, ou encore jazz. Thurgot vient ainsi donner une nouvelle ampleur à un groupe déjà existant : « Foula ». A l’énergie brute des tambours traditionnels, soutenus par la basse et rehaussés par la guitare, le saxophone de Thurgot apporte la véritable dimension jazz et la fougue de l’improvisation. Sans être le premier groupe haïtien à fusionner jazz et vodou, « Foula » marquera longtemps les esprits, parce qu’il incarne parfaitement, à la scène, le vent de nouveauté et le souffle de liberté qui ont marqué Haïti à cette époque. Par la suite, avec l’émigration de plusieurs musiciens, le groupe se défait. Sa dernière apparition devant le public haïtien a lieu en 1992.

De 1986 à 2002, Thurgot enseigne le saxophone tout en composant des musiques de films documentaires. En 2002, il crée sa propre formation, « Thurgot Théodat band », rebaptisé « Badji » à l’occasion de la sortie de son premier CD éponyme, en 2004. Ce disque rend compte de plus de vingt ans de pratique du jazz et des rythmes vodou. Il est directement inspiré des travaux antérieurs du compositeur Gérald Merceron qui avait tenté, dans les années 70, un mariage avant-gardiste entre le jazz et les rythmes traditionnels. Thurgot continue sur ce chemin expérimental et marie les esprits du jazz et du vodou dans le secret du « bajdi » (pièce des péristyles vodou réservée aux objets sacrés). Il produit un véritable album de vodou-jazz où les tambours vodou sont bien présents, et les rythmes congo, petto, ou nago s’associent à un jazz fort en improvisation, swing, be bop ou free jazz, prenant parfois des accents de bossa nova, de funk ou de rock.